Une nécessaire structuration (Contribution de philippe Saunier-Borell)

mercredi 8 décembre 2004
par  lafede

Ne cherchons pas des justifications politiques ou sociales à nos démarches artistiques ou culturelles... au risque d’être souvent déçus de ne pas les trouver. Soyons honnêtes entre nous, ne croyons pas à notre propre mythologie : reconnaissons que si parfois « les arts de la rue instaurent un dialogue entre l’artistique, le politique, le social et la population », cela reste l’exception. Le plus souvent, nous continuons à développer des événementiels festifs et il ne faudrait pas confondre les effets sociaux de ces derniers avec ceux qu’on attribuerait aux arts de la rue...

En revanche, affirmons que le foisonnement, la vitalité, la multiplicité des propositions, inventions, démarches croisées de ces 20 dernières années ont démontré l’existence d’écritures spécifiques et des rapports autres aux publics. Revendiquons simplement, et avec conviction, la force poétique de ces écritures dans le champ du spectacle vivant d’aujourd’hui. Soyons fiers des auteurs, des metteurs en scène, des comédiens et plasticiens des arts de la rue.

N’ayons pas cette espèce de retenue qui consisterait à parler plus des effets ou conséquences d’action culturelle des arts de la rue, que de la poésie d’un imaginaire partagé dans lequel le spectateur joue souvent un rôle singulier. Oui, c’est bien dans le rapport du public aux œuvres que se sont développées les spécificités de nos écritures : initialement dans la rue, et aujourd’hui dans une multiplicité de lieux. N’évoquer que des « espaces publics ouverts » pour définir le champ des possibles des arts de la rue serait restrictif, daté et ne correspondrait pas aux évolutions constatées de notre secteur. Sinon où placer Opus qui joue dans des réserves à vélos, Delices Dada dans des musées la nuit, Le Phun dans des boutiques abandonnées, Lackaal DukricK dans des magasins en activité, Zur dans des usines à dentelles ?

Oui, les arts de la rue redonnent du souffle aux arts populaires, inventent des complicités, permettant des regards sur des univers poétiques, particuliers, bruts ou décalés.

Pour être concret, au terme de ces 20 dernières années, notre secteur a besoin de signes clairs de reconnaissance permettant une véritable structuration du métier, pour la période 2005-2015.

Deux priorités sembleraient évidentes dans le cadre de ce Temps des arts de la rue :

- Des moyens pour un réel accompagnement de la création et des productions avec
1. la nomination à la tête du prochain CDN renouvelé d’un directeur artistique issu de notre milieu. Cette idée, suggérée lors d’une récente réunion de travail par la conseillère théâtre de la DRAC Midi-Pyrénées, Marie-Claire Riou, serait un signe politique et culturel fort du Ministère, dans le cadre de ces années des arts de la rue, d’une véritable reconnaissance artistique des arts de la rue. Cette nomination permettrait à cet artiste, et son équipe, d’avoir enfin les moyens de son univers poétique, ceux de coproduire d’autres projets, de faire levier dans d’autres réseaux de diffusion en tant que CDN et d’engager une action de diffusion territoriale exemplaire.
2. la mise en place d’un réseau de 7 à 10 Centres nationaux de production (Aurillac, Brest, Chalon sur Saône, Cognac, Marseille, Sotteville lès Rouen, Pronomade(s) en Haute-Garonne, ...) ayant les budgets nécessaires pour accompagner, produire, coproduire des créations professionnelles françaises et européennes, d’une part, et passer commandes de « contes publics » sur des territoires multiples (urbains, ruraux, régionaux...). Ces lieux doivent avoir les moyens de « la tentative », les compagnies accueillies doivent pouvoir y tenter des choses, pour pousser encore plus loin leurs écritures.
3. un soutien affirmé à un certain nombre de pôles de proximité qui existent en région, souvent les véritables premiers accompagnateurs de jeunes compagnies qui cherchent et tentent des débuts d’aventures artistiques (le Citron jaune, l’Usine, la Paperie, le Moulin fondu, les Mêmes...).

- Une réflexion à engager pour imaginer des temps et lieux de diffusion différents hors festivals (même si ceux-ci restent nécessaires comme rencontres professionnelles) allant au contact des habitants dans le cadre des politiques culturelles territoriales. Des cadres existent, dans lesquels nous pouvons nous insérer : contrats de Pays, contrats d’agglomération, politique contractuelle avec les régions pour définir un certain nombre d’initiatives pilotes sur le territoire.
Des résidences de diffusion, des saisons territoriales, des commandes inter-régions notamment pourraient y être davantage soutenues. Ceci permettrait d’élargir les possibilités de diffusion des compagnies de notre secteur, dans des zones géographiques dépourvues d’infrastructures culturelles permanentes et dans un rapport étroit avec la population d’accueil. De telles actions peuvent constituer la base de projets culturels structurants pour des territoires, socialement et géographiquement éloignés de pôles culturels en région, privilégiant la durée et la proximité à l’événementiel festif.

A côté de ces priorités d’autres actions complémentaires devraient être portées pour soutenir cette structuration :
- Bien évidemment des actions de formation/transmission doivent continuer à être impulsées et soutenues, non seulement dans la dimension technique de notre secteur (FAI AR, les temps de formations à Sotteville pour les régisseurs et services techniques des collectivités locales...), mais aussi dans sa dimension artistique.
Revendiquons alors, au sein de l’Ecole du TNS, des cours donnés par quelques directeurs artistiques majeurs de notre secteur, sur l’histoire des arts de la rue et sur le travail spécifique du comédien dans ce rapport aux spectateurs. Là aussi, ceci constituerait un signal fort de notre actuelle existence et pourrait permettre de participer à l’évolution attendue sur les 10 ans à venir.
- Le manque de publications, monographies, traces, de regards critiques sur les spécificités des écritures développées par les arts de la rue, d’une part, et d’ouvrages de référence thématiques liés aux problématiques de notre secteur, d’autre part, justifierait le lancement d’une collection « Carnets de rue/nouvelles écritures d’arts publics » aux éditions L’Entretemps lors de ce Temps des arts de la rue (proposition à l’initiative de Lieux publics et Pronomade(s) en Haute-Garonne, mise en œuvre avec HLM et la Chartreuse de Villeneuve lès Avignon, et qui a vocation à s’ouvrir à la totalité du réseau).

Pour finir, je partage la position indiquée, notamment par Pierre Sauvageot, sur la composition du groupe de pilotage de ce Temps des arts de la rue :
- des groupes de travail élargis sur des thématiques arrêtés, avec la présence large et représentative de tous les acteurs du secteur (compagnies, lieux spécifiques et généralistes, collectivités territoriales, institutions nationales, Ministère de la culture DRAC et DMDTS, journalistes...) qui nourriront la réflexion, les propositions et les actions à mener sur ces 3 années (un peu l’organe législatif...)
- un groupe plus restreint d’une douzaine de personnes, chacune participant dans la mesure du possible à un des groupes de réflexion (un peu l’organe exécutif...)
- une présidence emblématique de ce secteur qui participe bien évidemment au groupe des 12 personnes, une Présidence qui sur la durée pourrait être composée de 3 personnes

En parallèle, et au niveau inter-régional, des réunions de travail devraient être proposées (associant, à cette dimension territoriale des représentants des compagnies du secteur, des lieux de diffusion, des conseils régionaux et les DRAC) dans lesquelles les membres des groupes de travail indiqués ci-dessus devraient participer. Ces derniers assureraient ce rôle de navette pour nourrir, dans un sens et dans l’autre, les débats régionaux ou nationaux de l’ensemble des suggestions et propositions (telles que des commandes de « contes publics » à des compagnies dont on verrait la réalisation sur l’année 2007).

7 décembre 2004
philippe Saunier-Borrell
Pronomade(s) en Haute-Garonne


Sites favoris


9 sites référencés dans ce secteur