Prise de parole d’Arnaud Meunier, Théâtre de l’Odéon, 27 février 2008

jeudi 28 février 2008
par  lafede

Il nous fallait réagir !

Nous sommes aujourd’hui nombreux.

Toutes générations confondues.

Directeurs de Compagnies indépendantes, avec ou sans lieu, et directeurs d’institutions publiques, Centre Dramatiques Nationaux ou Théâtre Nationaux.

Avec la présence bienveillante d’amis chorégraphes, musiciens ou directeurs de lieux ou de Festivals.

L’économie du spectacle vivant est aujourd’hui asphyxiée et l’idée d’un Service Public pour l’Art et la Culture gravement mise à mal.

Qui n’a pas remarqué que les saisons théâtrales commençaient de plus en plus tardivement et finissaient de plus en plus tôt en excluant quasi systématiquement les vacances scolaires ? Que les séries de représentations
se sont considérablement raccourcies et qu’il n’est plus rare de voir un spectacle programmé pour moins de deux semaines à Paris là où il était habituel de jouer 5 ou 6 semaines il y a moins de dix ans ?

Qui ne sait pas que les capacités artistiques des Théâtres publics ont fondu comme neige au soleil et que les directeurs de Compagnie sillonnent la France pour des parts de coproduction de plus en plus symboliques ?

Qui ne voit pas autour de lui des comédiens reconnus de plus en plus fragilisés par le nouveau protocole d’indemnisation des intermittents, accepter des salaires en baisse ou peiner à faire leur 507h parce que les créations se font dans des économies de plus en plus pauvres et qu’elles sont concentrées sur les mêmes périodes ?

Alors aujourd’hui : nous voulions créer un symbole d’unité. Au delà de nos différences générationnelles ou esthétiques ; de nos moyens pratiques et financiers pour travailler au quotidien. Il nous fallait afficher une solidarité que nous soyons ou pas directement touchés par les baisses de subventions.

Que se passe t-il aujourd’hui ?

Financièrement : notre profession subit une triple pression. Celle de « l’érosion mécanique » des budgets des institutions qui ne sont pas (à l’exception des cinq Théâtres Nationaux) indexés sur l’inflation ; celle de la future convention collective dont la négociation va bientôt s’achever et qui coûtera plus cher à l’ensemble des employeurs du spectacle vivant ; celle enfin de l’aberration de l’indemnisation chômage des artistes et techniciens dont la réforme brutale en 2003 avait provoqué l’annulation de tant de festivals et causé tant de dégâts artistiques et humains pour finalement s’avérer encore plus injuste et plus absurde que le système précédent.

Ce sont les capacités artistiques et notamment les capacités de production et de coproduction qui servent de variable d’ajustement et qui ne sont plus, aujourd’hui, en capacité d’amortir les chocs.

Par ailleurs, notre pays connaît depuis une quinzaine d’année une vitalité et un essor artistique remarquable avec l’émergence des arts du cirque, de la rue, des musiques nouvelles, des arts numériques ou pluridisciplinaires et le Ministère de la Culture a donc vu son périmètre considérablement élargi. Nous ne pouvons que nous réjouir de cet élan créateur. Sauf, que le budget du Ministère n’a pas suivi en proportion, et de loin, l’ampleur du mouvement et qu’il se retrouve à habiller Pierre en déshabillant Paul. L’exemple du choix du Théâtre National de Chaillot pour la danse, outre le symbole historique qu’il représente pour le théâtre, reste patent sur une politique d’improvisation sans effort budgétaire nouveau alors qu’il était clair que la danse méritait la construction d’un lieu à la hauteur de ses enjeux et de ses ambitions artistiques.

L’Etat ne semble plus aujourd’hui vouloir aller plus avant dans la décentralisation artistique et dans sa politique de labelisation de nouveaux lieux et pourtant il est bien des territoires qui restent les parents pauvres de la politique culturelle. Il dit vouloir se recentrer sur ses fondamentaux et quelques grands équipements prestigieux abandonnant aux collectivités territoriales ceux pour lesquels il n’estime plus utile ou pertinent d’apporter son soutien financier.

Ce raisonnement, dans la perspective d’une éventuelle disparition de notre Ministère et d’une baisse sévère des budgets culturels envisagée dans le cadre de la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) ne peut que nous consterner. Il semble pouvoir se résumer à la simple volonté de nous couper les vivres et nous montrer du doigt. Ainsi, le Ministère n’a t-il pas eu honte en convoquant, il y a quelques jours, un artiste de la stature de Claude Régy, qui poursuit ardemment son travail de recherche et de découvertes de nouveaux auteurs, pour le sommer de se mettre à la retraite.

Alors aujourd’hui : nous sommes là, ensemble, pour refuser qu’on tire un trait aussi grossier sur plus de 50 ans de politique artistique et culturelle en France et qu’on nous dresse les uns contre les autres de la sorte. En faisant miroiter aux plus jeunes qu’il faut chasser les plus vieux pour faire de la place ; en opposant les disciplines artistiques les unes aux autres et en nous mettant dans une guerre d’un autre âge avec nos amis de la danse (qui eux aussi sont sévèrement touchés par ces baisses de subventions !) ; en dressant les compagnies contre les institutions alors qu’elles ont naturellement besoin les unes des autres et vocation à travailler ensemble.

Que s’est-il passé concrètement ?

On nous a d’abord annoncé un « gel de précaution de 6% due à la LOLF pour les budgets 2008 du spectacle vivant », puis, bonne nouvelle, un dégel (juste avant Noël) et puis finalement : le Ministère de la Culture a bien été obligé de nous avouer que la moitié de ces crédits étaient déjà engagés pour rembourser les dettes d’investissement de l’Etat et ses crédits de cofinancement européens (FEDER). Et de fait, l’arbitrage vient de tomber : on ne nous parle plus de gel mais de baisses dont les victimes majeures sont les compagnies, l’action artistique et culturelle et ce que l’on appelle élégamment « le réseau secondaire ou intermédiaire ».

Les compagnies sont en première ligne car elles subissent un double impact à travers l’affaiblissement des capacités artistiques des institutions et ces diminutions de leurs propres subventions. - 4% au minimum, pour les compagnies franciliennes (environ 160 compagnies concernées), - 6% pour celles directement gérées par le Ministère de la Culture en centrale. En Région, la situation reste opaque. La DRAC de la Région Centre aurait entièrement supprimé ces aides à la production pour 2008 ; des plafonds de conventionnement seraient en discussion pour la Région Haute-Normandie.

L’ONDA, l’organisme national chargé de l’aide à la diffusion artistique accuserait une perte de 370.000 ? pour 2008. Le réseau des scènes conventionnées, des Festivals et des lieux dits « intermédiaires » apparaît très sévèrement touché et paradoxalement dans des départements jugés « sensibles » comme celui de la Seine-Saint-Denis. L’action artistique et culturelle est sacrifiée avec des baisses de 20% en moyenne qui concerne prioritairement toutes nos actions en milieu scolaire, associatif ou institutionnel (hôpitaux, prisons).

Les lignes budgétaires pour les actions internationales ou de formation professionnelle sont presque toutes simplement supprimées dans les DRACS.

Alors, Madame la Ministre, vous nous dites avoir voulu « préserver le cœur du réseau et l’emploi » et nous voulons aujourd’hui vous répondre haut et fort : le cSur du réseau, ce sont les artistes, leurs créations et la manière dont ils inventent tous individuellement et singulièrement leur relation aux publics et aux territoires sur lesquels ils travaillent.

Pour nous : il n’y a pas de réseau secondaire et de réseau principal ; des gros et puis des maigres, des grands et puis des petits. Toute gloire dans le domaine artistique est relative et parfois éphémère : et nous le savons bien. Aujourd’hui, Joël Pommerat n’aurait pas une telle reconnaissance, s’il n’avait pas été soutenu et accompagné pendant plus de dix ans par le Théâtre de Brétigny-sur-Orge et on pourrait en dire de même avec Emmanuel Demarcy-Mota et le compagnonnage du Forum Culturel de Blanc Mesnil. Ce « réseau secondaire » comme vous le nommez garantit une pluralité et une diversité des propositions artistiques et représente bien souvent un vivier pour l’émergence de nouveaux talents et trouve toute sa complémentarité avec le réseau des Centres Dramatiques Nationaux et des Scènes Nationales.

Enfin, tous les artistes qui sont présents aujourd’hui et ceux très nombreux aussi qui nous apportent leur soutien se sont construits et ont travaillé dans et avec des compagnies ! Et il est bon de rappeler qu’une d’entre-elles portait, il y a peu, le joli nom d’inconvénient des boutures et avait pour directeur artistique, un certain Olivier Py.

On ne peut demander aux collectivités locales et territoriales qui financent déjà à près de 80% le spectacle vivant aujourd’hui de compenser ce désengagement de l’Etat.

Aujourd’hui, pour paraphraser Peter Handke : nous ne nous plaignons pas, nous portons plainte.

Nos subventions ne sont pas des rentes : elles correspondent à des missions, des cahiers des charges dont nous rendons compte annuellement auprès des services d’inspection du Ministère de la Culture.

A travers ces baisses, c’est l’emploi artistique qui est directement touché, nos liens avec les populations et les territoires, nos efforts quotidiens pour faire découvrir de nouveaux auteurs et questionner le monde. Vous faites de bien maigres économies pour de bien grands dégâts.

Aucune réforme culturelle ne peut se faire sans vision, ni ambition. C’est ce que nous vous demandons aujourd’hui. Rien de durable, ni de constructif ne peut être bâti dans ce qui s’apparente à une politique malthusienne fondée sur l’ère du soupçon et du mauvais procès.

Arnaud Meunier, directeur de la compagnie la Mauvaise graine


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