Débat "Quelle critique pour les Arts de la Rue ?"

Extraits du débat organisé par La Fédération à Châtillon, samedi 25 septembre 1999
samedi 25 septembre 1999
par  lafede

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Avec René Solis (Libération), Pierre Hivernat (les Inrockuptibles), Jean-Pierre Han (Témoignages Chrétien et Le Monde de l’Education) , Philippe Chaudoir (Maitre de conférence -Université de Lyon)

Introduction - Philippe Chaudoir Médiatisation, presse et critique

1 - La prise en considération des arts de la rue par les médias laisse souvent à désirer. Les critiques méconnaissent, voire rejettent ces modes d’intervention artistique jugés gratuits et/ou trop populaires. L’année 1999 a pourtant marqué un tournant dans la prise en charge médiatique (exemple du hors série de Libération). image 113 x 150 Même si cette prise en charge est encore très parcellaire, parfois inexacte, il n’en demeure pas moins que par ce biais les arts de la rue sont en passe d’obtenir un écho important auprès du public et de se visibiliser en tant qu’arts autonome. Il convient sans doute de faire la part des choses entre ce que les médias restituent d’un phénomène (quel qu’il soit), avec les mécanismes connus de simplification, et l’impact qui en résulte. Autrement dit séparer l’appréciation informée des professionnels du véritable impact médiatique. Ce contexte nouveau d’un rapport plus normal (au moins informatif) avec la presse est une opportunité qu’il faut saisir de manière à pérenniser des rapports de partenariat avec les médias. Comment, avec qui, de quelle manière ?

2 - Sur un second plan, la reconnaissance artistique et l’évolution d’une profession en passe généralement par la constitution d’une critique autonome qui constitue un aiguillon pour les créateurs, un référentiel pour le public. Deux exemples, celui du cinéma et celui du Rock, montrent que les formes de cette critique peuvent être extrêmement variées et passer d’une forme quasi universitaire (Cf. les cahiers du cinéma) à un mode de diffusion beaucoup plus populaire (type fanzines). En tout cas, la constitution de cette critique, surtout parce qu’elle a des formes diversifiées, forge, dans le public, une curiosité, un goût et le constitue comme public exigeant. La critique, même interne, est aujourd’hui quasi inexistante pour les arts de la rue. Comment s’étonner alors que les médias, manquant de tout points de repère, ait tant de difficultés à saisir et à restituer les qualités spécifiques, voire les enjeux, des spectacles. L’acceptation de ce rôle fondamental d’une critique et la constitution d’une forme de cette critique qui soit adaptée aux arts de la rue (souvent événementiels, où les "premières" sont souvent de vrais premières !) sont un second axe dont il convient de débattre.

Point de vue de René Solis (Libération)

image 130 x 180 Quand j’entends, "an 0 de la critique sur les arts de la rue", ca me fait un peu bondir. Les média (dont Libération) ne découvrent pas cette année l’existence des arts de la rue. La reconnaissance médiatique, je ne sais pas très bien ce que ca veut dire. J’ai l’impression qu’au niveau des festivals, il y a eu un gros travail (couverture radios, télés locales, et presse régionale). On ne part pas de rien.

Quand on a fait le hors série "un été dans la rue" ce n’était pas tant pour annoncer un phénomène nouveau que pour faire le point sur 15 ou 20 ans d’un mouvement qu’on a accompagné sous l’axe artistique. La multiplication incroyable des festivals, des spectacles des compagnies traduit peut-être un tournant. En même temps la lisibilité artistique et politique de la chose devient extrêmement compliquée. Ca nous paraissait fondamental de rappeler que dans l’histoire des arts de la rue, il y avait des aventures artistiques majeures. A Libération, elles figurent dans la rubrique Culture, dans les pages théâtre. Ce qui reste au centre de tout ca est toujours la question de l’art.

Point de vue de Jean-Pierre Han (Monde de l’Education, Témoignages Chrétiens)

image 113 x 150 Je suis assez d’accord pour l’an 1 de la médiatisation (parce que effectivement il y a eu ce grand journal qui est Libération). C’est vrai que par ailleurs de manière tout à fait éparse on suivait quand même ce qui se passait dans les arts de la rue. A telle enseigne d’ailleurs que je me souviens d’une réunion entre journalistes et compagnies des arts de la rue, il y a 5 ans déjà. Aujourd’hui, nous le faisons après une émergence un petit peu plus forte.

Deuxième chose sur laquelle je voulais réagir si on parle de l’an 1 de la médiatisation on parle aussi de l’an 0 de la critique. Je crois qu’il ne faut pas mélanger stratégie de communication et critique. Au niveau de la communication, je pense qu’il y a un progrès notoire dans la presse, au niveau de la critique il y a un véritable problème.

Point de vue de Pierre Hivernat (Les Inrockuptibles)

image 132 x 180 Je vous trouve bien optimiste. Je pense qu’il faut se méfier des émergences, ca c’est la première chose. On émerge un jour, on est submergé le lendemain. Je ne sais pas si les arts de la rue sont en émergence. Ils sont en émergence médiatique peut-être. Il peut y avoir une espèce de floraison. Y-a-t-il une réalité derrière ? Le quotidien régional La Montagne couvre bien le festival d’Aurillac en plein mois d’août parce qu’il y a de la surface rédactionnelle. De là à ce que tout à coup les artistes fassent partie des préoccupations de cet éminent quotidien régional, j’en doute fortement.

Je pense qu’on a tous des commandes, je ne sais pas comment fonctionnent les autres supports. Moi, je dirige la rubrique " Scènes ". J’ai au-dessus de moi des rédacteurs en chef,. Quand on me dit, tu fais Royal de luxe parce qu’il faut faire Royal de luxe, tu es obligé parce que tout le monde le fait. De la même manière qu’on me dit tu fais l’Odéon ? J’ai pas forcément envie de le faire mais je vais le faire. C’est intéressant, ce n’est pas forcément mon choix. La surface rédactionnelle qui m’est impartie est réduite. Elle est pour ne pas dire ultra réduite, parce qu’avant moi vont passer un certain nombre de rubriques. Pourquoi, parce qu’il y a une rentrée pub derrière.
Faut pas trop rêver sur la presse ni même sur l’émergence, je ne vois pas à l’horizon 2 à 3 ans une augmentation de la surface rédactionnelle des arts de la scène en général y compris les arts de la rue. Ca c’est la première chose.

La deuxième chose et de façon un peu provocatrice, les arts de la rue, je m’en fous complètement. Vraiment ca n’a aucun intérêt pour moi, c’est pas du tout une catégorie, je m’en fous mais totalement, je vais voir un artiste, le projet d’un artiste. Ce projet, il est intéressant, ou il ne l’est pas, il a une application urbaine ou moins urbaine, c’est tout. Visiblement il y a une catégorie "arts de la rue". Très bien. Personnellement, je ne distingue pas. Il y a un projet, on l’aime on l’aime pas, on a envie de défendre Marco Beretinni (programmé au festival de Chatillon) ou pas, c’est un autre sujet, qu’il soit dans la rue, qu’il ne soit pas dans la rue, franchement pour moi c’est pas important !

René Solis

Je n’ai pas l’impression de devoir me battre dans ma rédaction. On a la chance d’avoir pas mal de pub demandée dans les pages culture de Libé, et cette demande fait qu’on a des pages, donc de la place. J’ai de quoi faire, et j’ai en plus une très grande liberté des choix des sujets. Même si évidemment il y a toujours, des pressions pour des rendez-vous obligatoires. Les arts de la rue, je m’en fous, oui enfin, effectivement je sais pas très bien ce que ca veut dire. Je pense qu’il y a, comme dans tout débat entre les rapports entre critique et les artistes, pas mal d’ambiguïtés.

La première c’est qu’il ne faut pas confondre demande de reconnaissance et de critique. Quand on creuse un peu, ce que beaucoup de gens appellent critique, ce n’est pas de la critique, c’est seulement avoir un article qui parle de vous dans le journal. Le deuxième, c’est qu’il y a une économie propre au arts de la rue qui est celle des festivals, c’est à dire ce que les spectacles sont souvent donnés pour des périodes très courtes.La façon d’en rendre compte est problématique. La critique est quelque chose qui s’exerce d’autant mieux qu’il s’agit de spectacles que les gens peuvent voir.

La troisième raison qui rend les choses un peu difficiles, qui est inhérente je crois aux statuts même des arts de la rue. C’est peut-être, un milieu où il existe une certaine solidarité entre compagnies. La question de l’art, n’est pas forcément la question qui fait rivalité d’abord. "Qu’est ce que ça peut être une critique des arts de la rue ?" effectivement, je ne sais pas, d’ou on peut l’exercer. Moi, je m’occupe plutôt du théâtre, de toute évidence, il se passe des tas de choses, qui ne sont pas seulement du théâtre dans la rue. Je crois que la seule question qui vaille est de se poser la question de l’art et donc de "qu’est ce qui est singulier ?"

Dans ce que je vois, qu’est ce qui fait que cette proposition là ne ressemble à aucune autre, ou en tout cas qu’elle a une voix qui lui est propre. Donc de ce point de vue là de la critique c’est évidemment d’essayer d’entendre cette voix là, de l’identifier, de donner quelques pistes en disant "tiens, là il y a quelque chose qui se passe". Même chose que pour le théâtre en général, le théâtre pour enfants, que pour la musique,…

Si on se pose la question de la critique alors se pose la question de la distinction entre ce qui est réellement de l’art et ce qui n’en est pas. Cet approfondissement peut générer des situations de conflits aussi bien entre artistes que dans les rapports artistes/critiques.

Pierre Sauvageot (Décor Sonore)

image 136 x 180 Je suis, évidemment agacé par ce que dit en provoquant, Pierre Hivernat. Certes les arts de la rue ne sont pas un genre, comme peut l’être la musique. En même temps c’est un choix précis d’un certain nombre d’artistes de dire que notre terrain de jeu, c’est la ville ou l’extérieur, en direct auprès des citoyens. Ca pose d’autres types de problèmes, donc Pierre Hivernat nous dit, et J.Pierre Han et René Solis n’en sont pas loin, les arts de la rue on s’en fout… Tout va bien et ils ont raison, dans la rue on vient voir si ca nous plait, et si ca nous plait pas on l’écrit, on le dit, on critique, etc.

Je ne crois pas que l’on soit tout simplement dans un problème de revendication d’une reconnaissance d’un art émergent. Je ne crois pas que ce soit un art émergent. C’est un art qui pose d’autres problèmes, aux artistes qui posent d’autres problèmes aux réalisateurs, qui posent d’autres problèmes aux pouvoirs publics, qui posent donc d’autres problèmes à la presse. Quand c’est réussi, c’est quand il y a une logique artistique entre le "texte" du spectacle et le contexte dans lequel il est donné. Dans nos pratiques le même spectacle va être totalement raté une fois et magique une deuxième fois. Donc qu’est ce qu’on critique ? Donc quelle critique ? quoi critiquer ? Lire un spectacle qui est prévu pour être donné en espace libre, est-ce que c’est simplement arriver le voir, et dire j’ai vu, OK, ou est ce que c’est essayer de comprendre quel jeu veut jouer l’artiste, à quoi il joue avec l’urbain, à quoi il joue avec son public et donc comment je pourrais retranscrire même si c’est raté.

J’ai été extrêmement heureux par exemple, d’avoir eu une très bonne critique dans le journal Le Monde sur un concert que j’ai fait à Marseille. Ce concert était le plus raté que je n’ai jamais fait à Marseille et en même je tombe en face d’un journaliste qui a entendu ce que j’aurais voulu faire entendre. Autre question que ca pose, cette expérience particulière c’est qu’en l’occurrence ce journaliste n’était pas un journaliste de culture, c’était le représentant régional du journal. Le fait de casser les disciplines artistiques ne simplifie pas les choses. Il y a de plus ambiguïté, quand on entend théâtre de rue, arts de la rue, c’est toujours alternatif, on emploie un mot puis l’autre et en même temps ca ne veut pas dire la même chose. Il y a des gens de théâtre qui travaillent dans la rue, il y en a d’autres gens venant d’autres disciplines, et en même temps ces gens-là se posent aussi la question du théâtre. On ne fait pas de musique, on ne fait pas de danse, on ne fait pas d’arts plastiques dans la rue, sans se poser la question du théâtre.

On sait bien qu’il y a toute une série de choses écrites par des journalistes hors de la rubrique "culture". Le problème se pose quasiment de la même manière avec Le Ministère de la Culture. On est parfois fatigué d’avoir le Ministère de la Culture comme seul interlocuteur, à la fois on le revendique parce qu’on dit que notre art est artistique et qu’il n’y a pas de raison qu’on ne dépende pas de lui. Et puis de temps en temps on dit qu’on va aller voir ailleurs, peut-être que le Ministère de l’Intérieur, de l’Agriculture, de la Ville, pourraient être de meilleurs interlocuteurs. En fait, on pose un problème complexe qui est celui de l’art et de la ville à la fois.

Jean Pierre Han

Pierre pose ici la question des formes d’une autre critique. Ce problème là était posé par des gens de théâtre : quelqu’un comme Stanislas Nordey voudrait qu’il y ait ce genre de critique. C’est à dire qu’on ne parle pas forcément de spectacle mais qu’on essaie de repérer les intentions pour suivre le travail tout au long des répétitions. On est bien évidemment sur une logique totalement différente.

René Solis

Une première chose : Ca m’a énormément apporté pour voir du théâtre, de voir du théâtre dans la rue, et de voir des gens qui étaient, à mon sens plus en avance, et plus radicaux que bien des gens dans les salles. Une deuxième chose sur le côté transversal : Je ne crois pas que la critique soit une catégorie à part du journalisme. Tout bon journalisme est de la critique. Il s’agit en gros de rendre compte et essayer de réfléchir. Je ne me sens pas différent de mon confrère qui écrit sur la bourse. Ce processus là suppose que tout journaliste qui essaie de bien faire son métier suit donc l’idée du correspondant du Monde à Marseille. Celui qui voit des choses qui n’y sont pas mais qui sont quand même là, fait bien son boulot. Je sais que à Libération, il y a un journaliste de la rubrique médias qui a fait un papier qui était tout à fait intéressant sur le dernier spectacle des "26000 couverts" et qui était sans doute plus intéressant que le papier que j’aurais pu faire moi.

En même temps, je pense que cette histoire de transversalité reste à creuser… Ce qui me frappe beaucoup, dans un certain nombre d’aventures de rue c’est non pas les artistes qui pratiquent joyeusement cette transversalité mais au contraire ceux qui finissent par se reposer des questions spécifiques à chaque discipline. La question du corps, la question de la voix, la question du texte, et je suis très frappé de voir à quel point les gens y reviennent petit à petit et sont obligés de se reposer des questions de base qui sont des questions propres au théâtre. Il faut se méfier de cette histoire de transversalité. Ca peut être une façon joyeuse de ne pas aller au bout d’un certain nombre de choses. Je ne crois pas qu’on soit forcément doué sur tout et que par conséquent, l’on puisse longtemps fonctionner à un niveau artistique intéressant sur l’idée que tout ca est pluridisciplinaire.

Jean-Michel Guy (Ministère de la Culture)

image 110 x 150 J’écris des critiques, j’essaie d’écrire des critiques sur les spectacles de rue et de cirque. Il me semble que les arts de la rue, ou du moins certaines pièces présentées posent un problème à la critique, en général. Ils obligent, les critiques à reconsidérer leurs façons de critiquer, y compris, ce qui n’est pas en rue, le théâtre, la danse, etc. En quoi ils interpellent la critique ? Ils montrent qu’une œuvre ne se réduit pas à sa représentation, que l’œuvre change de signification selon l’endroit où elle est donnée, selon le public qu’elle attire, qu’elle rassemble, selon les climats, et plein d’autres critères. Donc chaque représentation est unique, c’est une banalité de le dire, sauf que, peut-être que dans la rue, les représentations sont plus uniques encore que dans une salle.

Une œuvre ce n’est donc pas une représentation, or la critique jusqu’à présent est fortement marquée par la critique d’art. On lit un papier sur une représentation à un moment donné, et rarement on lit des critiques de l’œuvre, c’est à dire, de sa conception à sa réception. Or la conception, on peut encore la reconstituer autant que la jeunesse de l’œuvre. La réception c’est beaucoup plus compliqué. La réception varie selon les spectateurs mais aussi dans le temps. Elle peut avoir des significations à 10 ans, à 20 ans. La critique idéale, qu’à mon sens les arts de la rue appellent, c’est précisément une critique qui prendrait toute la chaîne qui ne se limiterait pas à l’instant T de la représentation et qui essaierait d’assembler toutes les dimensions de l’œuvre.

Une œuvre ce n’est donc pas une représentation, or la critique jusqu’à présent est fortement marquée par la critique d’art. On lit un papier sur une représentation à un moment donné, et rarement on lit des critiques de l’œuvre, c’est à dire, de sa conception à sa réception. Or la conception, on peut encore la reconstituer, la jeunesse de l’œuvre, la réception c’est beaucoup plus compliqué, puisque la réception elle varie selon les spectateurs, et puis elle varie dans le temps. Une œuvre peut avoir des significations à 10 ans, à 20 ans, elle peut laisser des traces ou ne pas laisser.

Et pas simplement sur ces questions classiques : comment la voix est traitée, comment le corps est traité, comment l’actualité est traitée ?

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Débat animé par Maud Le Floc’h, Compagnie Off, membre du CA de la Fédération
Prise de son et traduction pour La Fédération : Le Fourneau de Brest et de l’Ouest


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