L’ART EST PUBLIC

mercredi 26 octobre 2011
par  lafede

Début Juillet 2011, la Fédération des Arts de la rue, rejointe depuis par l’UFISC et ses organisations professionnelles [1], a lancé un appel intitulé « l’Art est Public », appel à une politique culturelle réinventée, à destination des élus, dont un grand nombre a déjà paraphé le texte.

Cet appel interroge ouvertement la façon dont est menée la politique culturelle de ce pays, les fondamentaux qui la nourrissent, les principes qui la guident. Il se base sur notre expérience et nos pratiques dans l’espace public, lieu propice à tous les accès, toutes les rencontres et toutes les formes ; une vision d’artistes polymorphes, nomades, tenants fervents du rapport horizontal au public. Avec la conviction que les enseignements et les aspirations que nous en tirons dépassent le seul cadre de l’espace public.

« Faciliter l’accès du plus grand nombre aux œuvres majeures », vision cultuelle et platonicienne d’une culture idéale, qui présidait aux missions initiales du Ministère de la Culture, a pris du plomb dans l’aile. L’art ne fonctionne pas à sens unique, du créateur au spectateur, de l’artiste aux populations. La culture, par définition, est échange, émanant de chacun de ceux qu’elle réunit, sensible à leurs évolutions et à leurs conditions de vie. Le cloisonnement des disciplines, des publics, des pratiques est facteur d’atomisation et d’une diminution progressive de la sensation d’un destin commun sans quoi il n’est pas de démocratie réelle. Dès lors, les fonctions de l’Art et de l’artiste, en tant que passeurs de sens, d’humeurs et d’émotions, doivent être d’urgence réinterrogées et réactualisées. Il est temps non pas de réunir mais de faire se croiser nos concitoyens, au-delà du public averti, au-delà des établissements qui lui sont consacrés. L’art est lien. A la fois intime et collectif, il œuvre à la structuration de nos sociétés en même temps qu’à la construction de chacun d’entre nous dans sa dignité d’homme et de femme. La multiplicité des accès tout comme la disparité des contenus sont indispensables.

A ceux qui se proposent d’investir dans la culture et l’art, nous disons : bon calcul.

Parce que ce qui nous charpente, en tant que société, voire nation, est fondamentalement culturel. Parce que nous sommes essentiellement ça : une pensée en mouvement, un bal de sentiments. Parce que, concernant la France, ce n’est pas l’académisme de son art qui fait société ici et ailleurs mais tous ceux qui franchissent la ligne, les inclassables, les hors-castes. Parce qu’enfin, en un temps où les contenants sont variés à l’extrême il serait pénalisant d’en négliger le contenu. Un contenu dont nous savons que la part créative se fait « malgré », malgré l’académisme et les audimats, malgré les formatages et les marketings, dans la foison, dans l’incertitude. Par la diversité encouragée des approches et des personnes, se joue ici une résistance à la culture post industrielle de masse et les appauvrissements qu’elle provoque et, probablement, le maintien d’une identité assumée, fière d’elle-même, ouverte au monde.

Nous, artistes-créateurs , ne demandons pas le confort ni la prébende ni même la reconnaissance officielle, juste de pouvoir agir. Nous avons une fonction publique et pour autant il n’est pas question d’en faire partie. Ce qu’apporte l’artiste à ses concitoyens c’est d’abord et avant tout sa liberté de penser, de risquer, d’inventer. Mais son contrat moral, dès lors qu’il reçoit l’attention et le soutien de la société, est qu’il soit aussi en lien, au confluent des hommes et des territoires, tant par sa façon de créer, par ce qu’il dit ou fait, que par sa façon de se diffuser. L’art pour l’art est caduc. L’art d’état également. L’art est public, tout simplement.

Si les collectivités territoriales y ont une grosse part à jouer, reste à déterminer –une paille- la part éminente que doit y tenir l’Etat. L’Etat, on le sait, quand il se mêle d’Art, cherche avant tout son reflet, valorisant de préférence. Malgré des réussites indéniables, les politiques suivies dans ce domaine, siphonnant les budgets au détriment de la diversité et du maillage territorial, continuent à ne s’adresser qu’à un public en panne d’élargissement. Pendant que des milliers de projets artistiques de tous ordres, innovants, généreux et utiles s’étiolent doucement de n’être ni suivis, ni accompagnés.

Repenser les priorités.

Au nom de la démocratie, au nom de sa compétitivité, au nom de son attractivité, chaque territoire revendique ses manifestations artistiques spécifiques, mais aussi l’émergence d’artistes traduisant et incarnant ses spécificités. A la grille d’analyse sectorielle et disciplinaire ancienne doit ainsi s’adjoindre une grille nouvelle où on retrouvent à la verticale l’organisation artistique des territoires (comme lieux de diffusion mais également de production et d’inspiration) et à l’horizontale le « nomadisme » des artistes générant ces confrontations de voisinage qui font un peuple. Et ce, quelles que soient les disciplines pratiquées.

L’art est un enjeu de société.

Une société fragile, dont les mutations mal vécues ne sont compensées en rien par un surcroît d’inventions, de solidarité et de responsabilisation, mais, au contraire, ne semblent offrir pour issues que des impasses sécuritaires et des nostalgies rances.
De cette société, nous, artistes, sommes parfois le ciment ponctuel. Il est urgent qu’une politique culturelle réinventée donne à chacun d’entre nous, citoyens, la possibilité de nous construire durablement.

Le 29 octobre et les jours qui précèdent, les compagnies arts de rue et ceux qui se reconnaissent dans la campagne « l’Art est Public » vont converger vers la capitale en une « Ruée libre » pour porter leur vision et leurs convictions sur la place publique. Vous y êtes invités.

Pierre Prévost
Auteur et comédien de rue
Président de la Fédération Nationale des Arts de la Rue

RDV le 29 octobre place de la République à Paris à 14h30

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[1] La Fédération des Arts de la Rue est une organisation professionnelle regroupant artistes, compagnies, programmateurs, techniciens et collectivités locales autour de l’Art en espace public. L’UFISC représente plus de 2000 structures engagées dans différents domaines artistiques (Arts plastiques, Théâtre, danse, cirque, musiques actuelles, …) et développant des projets artistiques et culturels qui conjuguent une pluralité d’activités sur tout le territoire.


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